MUKAZA, 6 août (ABP) – Les infections sexuellement transmissibles (IST) demeurent un important défi de santé au Burundi. Au-delà des aspects médicaux, les facteurs socioculturels, les tabous liés à la sexualité et l’évolution des modes de vie continuent d’influencer leur prévention, leur dépistage et leur prise en charge.
C’est ce qu’a indiqué la Dr Christella Mariza Kwizera, sociologue et enseignante-chercheure au département de socio-anthropologie de l’Université du Burundi, lors d’une interview accordée à l’ABP, mardi le 4 août 2026.
Selon la Dr Kwizera, les IST sont des infections qui se transmettent principalement lors des rapports sexuels et affectent les organes reproducteurs. Bien qu’elles soient fréquentes, elles restent rarement abordées au sein des familles et dans la société en raison de la honte, des préjugés et de la stigmatisation qui entourent la sexualité. Cette situation pousse de nombreuses personnes à dissimuler leur état de santé, retardant ainsi le dépistage et le traitement.
Elle a rappelé que, dans le Burundi précolonial, l’éducation sexuelle faisait partie intégrante de la vie communautaire. Les jeunes filles étaient notamment accompagnées par les femmes aînées, en particulier les tantes paternelles, qui leur transmettaient des connaissances relatives à la vie conjugale, à la maternité, à la santé reproductive ainsi qu’aux comportements favorables à la prévention des maladies.
Selon elle, avec la période postcoloniale, la mondialisation et les mutations sociales, ces mécanismes traditionnels d’encadrement se sont progressivement affaiblis. La sexualité est devenue un sujet davantage privé, limitant les échanges entre les générations et laissant de nombreux jeunes sans repères suffisants en matière de santé sexuelle et reproductive.
La spécialiste souligne que cette insuffisance d’informations favorise la méconnaissance des modes de transmission des IST et augmente les risques de contamination.
Certaines infections évoluent sans symptômes apparents ou présentent des signes peu visibles, facilitant leur transmission aux partenaires sexuels lorsque les mesures de prévention ne sont pas respectées.
L’herpès génital est cité parmi les infections nécessitant une vigilance particulière. Cette maladie virale peut provoquer des poussées répétitives et persister toute la vie. Même en l’absence de symptômes visibles, une personne infectée peut transmettre le virus à son partenaire, d’où l’importance du dépistage, de l’information du partenaire et de l’utilisation correcte du préservatif.
La Dr Kwizera fait également savoir que les conséquences des IST sur la santé gynécologique des femmes peuvent être importantes. En l’absence d’un diagnostic précoce et d’un traitement approprié, certaines infections peuvent entraîner des lésions des organes génitaux, des douleurs chroniques, des complications de la grossesse ou encore des problèmes d’infertilité.
Par ailleurs, elle relève que plusieurs facteurs socio-anthropologiques favorisent la propagation de ces infections, notamment le tabou qui empêche d’en parler ouvertement, la disparition progressive des mécanismes traditionnels d’éducation sexuelle, les difficultés économiques ainsi que certaines vulnérabilités sociales qui exposent davantage les femmes aux comportements à risque.
Pour sa part, le Dr Abdi Kévin Ngendakuriyo indique que les IST les plus fréquentes au Burundi sont la syphilis, la gonorrhée, la chlamydia, l’infection au papillomavirus humain (HPV), le VIH/Sida ainsi que la candidose chez les personnes immunodéprimées. Les principaux symptômes comprennent les douleurs pelviennes, les écoulements génitaux anormaux, les démangeaisons, les brûlures lors de la miction et les douleurs pendant les rapports sexuels.
Il précise que la majorité des IST d’origine bactérienne peuvent être traitées efficacement grâce aux antibiotiques disponibles dans les structures sanitaires. Toutefois, le traitement doit également concerner le ou les partenaires sexuels afin d’éviter les réinfections. Les personnes vivant avec le VIH bénéficient, quant à elles, d’un traitement antirétroviral et d’un suivi médical régulier.
Le Dr Abdi Kévin Ngendakuriyo rappelle que la prévention demeure le moyen le plus efficace de lutter contre ces infections. Il recommande l’abstinence, la fidélité mutuelle, l’utilisation correcte et systématique du préservatif, le dépistage régulier, le non-partage d’objets tranchants ainsi que la vaccination contre le papillomavirus humain (HPV).
Les données de l’Enquête démographique et de santé du Burundi (EDS) 2016-2017 montrent que les femmes vivant en milieu rural disposent généralement de moins d’informations sur les IST et recourent moins fréquemment aux services de dépistage que celles vivant en milieu urbain. Cette situation est liée à l’éloignement des structures sanitaires, aux contraintes économiques, aux croyances socioculturelles ainsi qu’à la peur de la stigmatisation.
Le Rapport annuel 2022 du Programme national de lutte contre le Sida, les infections sexuellement transmissibles et les hépatites virales souligne que le renforcement de la sensibilisation, l’amélioration de l’accès au dépistage et l’implication des communautés demeurent des priorités pour réduire la propagation des IST au Burundi.
Les deux spécialistes invitent enfin la population, en particulier les femmes vivant en milieu rural, à consulter rapidement un professionnel de santé dès l’apparition de symptômes évocateurs d’une infection sexuellement transmissible.
Ils estiment qu’une meilleure information de la population, le renforcement du dialogue au sein des familles et des communautés, ainsi qu’un accès facilité aux services de santé contribueront à protéger la santé reproductive des Burundaises et à freiner la propagation des IST dans le pays.

