BUJUMBURA, 10 fév (ABP) – Dans un contexte de pression croissante sur les ressources naturelles au Burundi, les conflits liés aux terres, aux forêts et à l’eau s’intensifient, selon plusieurs acteurs institutionnels et locaux. Dans ce cadre, les médias sont appelés à jouer un rôle central dans leur prévention, à travers la sensibilisation aux lois environnementales et la création d’espaces de dialogue.
Dans une interview accordée à l’ABP le 09 février 2026, Mme Rénilde Ndayishimiye, directrice de l’environnement et du changement climatique à l’Office burundais pour la protection de l’environnement (OBPE), affirme que ces conflits sont « réels » et multiformes. Ils touchent principalement les terres, les forêts et les ressources en eau.
Dans ce contexte, à l’échelle régionale, les conflits liés aux ressources naturelles s’intensifient. En Afrique, les violences liées à l’eau ont augmenté de 34 % en une seule année, avec 71 incidents recensés en 2023. Depuis 2019, ces conflits ont bondi de plus de 150 %, illustrant une tendance préoccupante. Ainsi, l’Afrique subsaharienne s’impose comme l’un des principaux foyers mondiaux de tensions liées à l’accès aux ressources hydriques.
Dans le même temps, au Burundi, cette pression est aggravée par des facteurs structurels. En effet, plus de 80 % de la population dépend de l’agriculture, tandis que la densité dépasse 400 habitants par km², l’une des plus élevées du continent. Surtout, la question foncière concentre une grande partie des tensions : selon plusieurs analyses sur la gouvernance foncière, plus de 65 % à 70 % des affaires portées devant les tribunaux concernent des litiges liés à la terre.
Par ailleurs, l’ampleur du phénomène se confirme dans les données nationales : selon l’Institut national de la statistique du Burundi (INSBU), environ 81 % des litiges enregistrés en 2017 étaient liés à la terre, soit plus de 15 000 cas sur près de 19 000 dossiers. Ces conflits ont par ailleurs fortement augmenté en quelques années, passant de 5 307 cas en 2013 à plus de 15 000 en 2017, signe d’une pression foncière croissante.
Dès lors, la dégradation des terres, des forêts et des ressources en eau ne constitue plus seulement un enjeu environnemental. Elle devient un facteur direct d’instabilité sociale, où la compétition pour l’accès à la terre, à l’eau et aux ressources naturelles alimente des conflits locaux persistants.
Tout d’abord, sur le plan foncier, elle évoque des litiges familiaux liés à l’héritage, des tensions entre rapatriés et résidents, ainsi que des conflits entre citoyens et l’État autour des terres domaniales. Elle cite également la construction anarchique, aggravée par le retard de viabilisation des parcelles, ce qui augmente la pression sur les espaces disponibles. Ensuite, dans les zones rurales, les conflits entre agriculteurs et éleveurs restent fréquents, notamment après les récoltes dans les marais, lorsque les troupeaux cherchent des zones de pâturage.
Par ailleurs, les forêts sont également sous pression. En effet, l’exploitation illégale du bois et la dégradation des aires protégées constituent des sources récurrentes de tensions. Certaines populations considèrent encore ces espaces comme des terres exploitables, ce qui accentue les conflits d’usage.
De même, les ressources en eau représentent un autre point de tension. En saison sèche, la rareté de l’eau et les longues files d’attente autour des points d’approvisionnement provoquent des frustrations, qui peuvent parfois dégénérer en conflits pour l’accès à la ressource.
Face à ces situations, les autorités privilégient la médiation communautaire, notamment à travers les mécanismes locaux comme les Abahuza. Toutefois, la justice intervient lorsque les conflits dépassent le cadre de la résolution à l’amiable.
Pour Mme Ndayishimiye, la réponse ne peut cependant pas être uniquement institutionnelle. A cet égard, elle insiste sur le rôle des médias, appelés à vulgariser les textes environnementaux, notamment le Code forestier, le Code de l’eau et le Code foncier, tout en donnant la parole à toutes les parties concernées.
En outre, elle souligne les conséquences de la déforestation : dégradation des sols, baisse de la productivité agricole, perturbation du cycle de l’eau, augmentation de l’érosion et pression sur les infrastructures hydrauliques et énergétiques. A l’inverse, selon elle, la protection des arbres permet d’améliorer la fertilité des sols, de renforcer la sécurité alimentaire et de réduire les conflits liés aux ressources naturelles.
Dans la même logique, elle appelle à un changement de comportement, notamment à travers l’adoption d’énergies alternatives comme le gaz, le biogaz et les foyers améliorés, afin de réduire la dépendance au charbon de bois.
Ces actions s’inscrivent par ailleurs dans des programmes de résilience climatique locale impliquant les femmes, les jeunes et les Batwa. Ainsi, ces initiatives comprennent le reboisement, l’agroforesterie, la restauration des paysages, la plantation d’espèces médicinales et fruitières, ainsi que la gestion partagée des points d’eau. Elles visent globalement à renforcer la cohésion sociale et à réduire les conflits liés aux ressources.

De son côté, Albert Mbonerane, membre de l’Action ceinture verte pour l’environnement (ACVE), estime que les conflits liés à la surexploitation des ressources naturelles persistent, notamment dans les forêts et les aires protégées. Il souligne ainsi les tensions récurrentes entre gestionnaires et populations riveraines.
En effet, il cite la persistance des feux de brousse, la déforestation et l’occupation illégale des parcs. Il évoque également la pollution du lac Tanganyika, dont les zones tampons sont de plus en plus dégradées. Face à cette situation, il appelle le gouvernement à renforcer la sensibilisation ainsi que l’application des lois environnementales.
De plus, il propose la création d’une police et d’un tribunal spécialisés en environnement.
Selon lui, il est urgent que les Burundais se « ressaisissent » afin de construire un Burundi vert à l’horizon 2040-2060. Il rappelle par ailleurs que sans protection de l’environnement, le développement durable reste impossible. Il estime également que les autorités administratives, à tous les niveaux, doivent être sensibilisées à la gestion durable des ressources naturelles. Enfin, il appelle les médias à collaborer avec les institutions publiques pour vulgariser les codes environnementaux et réduire les infractions liées à leur méconnaissance.
Sur le terrain, les autorités locales confirment ces tensions. Ainsi, en zone de Bwagiriza, dans la commune de Ruyigi (province de Buhumuza), des conflits liés à la surexploitation des forêts sont signalés.
Selon M. Vianney, représentant de l’environnement local, la situation est aggravée par la présence de camps de réfugiés, où la recherche de bois de chauffage entraîne une pression sur les ressources forestières. Toutefois, il cite des initiatives de résilience climatique, notamment les projets PRODER et PRODECI Turikumwe, qui consistent à distribuer des espèces d’arbres compatibles avec l’agriculture, comme le grevillea et le calliandra, ainsi que le traçage de courbes de niveau pour lutter contre l’érosion.
De même, en commune Kirundo, les autorités locales signalent des conflits liés à la déforestation, à la surpêche et aux tensions foncières. Ces phénomènes sont aggravés par la sécheresse et la dégradation des sols. Pour y faire face, des actions de sensibilisation, de reboisement et d’irrigation collinaire sont mises en œuvre, notamment près du lac Cohoha.
Enfin, en commune Bukinanyana, des cas de chasse illégale, de coupe abusive dans la forêt de la Kibira et d’orpaillage illégal sont signalés. Ces activités alimentent des conflits entre gestionnaires des espaces protégés et populations locales. Ainsi, des sanctions administratives sont appliquées, accompagnées de médiation communautaire.
Dans l’ensemble des localités, les responsables du secteur environnemental identifient un défi commun : la méconnaissance des lois environnementales par les populations.
Ils estiment en outre que la participation des femmes, des jeunes et des Batwa dans les initiatives locales renforce la cohésion sociale, améliore la sécurité alimentaire et réduit les conflits.
Au terme de ces constats, ils soulignent le rôle central des médias dans la sensibilisation et la prévention des conflits environnementaux, à travers la vulgarisation des lois et la création d’espaces de dialogue communautaire.

