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Le Burundi pose les rails de sa DPI, une révolution signée ISO 20022

ByAdministrateur

Avr 15, 2026

BUJUMBURA, 15 Avril (ABP) -Le 5 février 2026 restera une date charnière pour Burundi. Sous l’impulsion de la Banque de la République du Burundi (BRB), le pays a finalisé la migration de son système national de paiement vers la norme internationale ISO 20022. Derrière ce jargon technique, se dessine en réalité la construction progressive d’une véritable infrastructure publique numérique (DPI).

La naissance d’un bien public numérique

Lors d’une interview, Libère Nduwimana, directeur des systèmes de paiement à la BRB, explique que ces nouveaux « rails » numériques pourraient faire bondir l’inclusion financière de 78 % à 98 % d’ici 2040. Pour lui, l’ATS (Automated Transfer System) doit être compris non comme un simple logiciel, mais comme une véritable autoroute nationale numérique.

D’emblée, indique-t-il, cette modernisation constitue le socle d’une interopérabilité totale. Ce système hybride, précise-t-il encore, combine le RTGS pour les gros montants et l’ACH pour les transactions courantes, formant ainsi la colonne vertébrale de la DPI nationale.

Selon lui, l’adoption d’ISO 20022 permet désormais au pays de parler le même langage que les grandes places financières mondiales. Il insiste aussi sur la dimension publique de l’infrastructure : elle est conçue, souligne-t-il, pour connecter banques, institutions de microfinance et opérateurs de mobile money comme EcoCash, LumiCash ou CashTel.

L’interopérabilité, cœur du système

Toutefois, le défi reste important. L’inclusion financière globale atteint déjà 78 %, mais l’inclusion numérique réelle plafonne à 44 %. Ce décalage, observe-t-il, s’expliquait surtout par le manque de communication entre plateformes.

C’est précisément pour combler cette faille que la banque centrale a conçu des systèmes « ouverts », affirme Nduwimana. L’objectif, poursuit-il, est simple : éviter aux citoyens les longues files d’attente en agence. Par ailleurs, ajoute-t-il, le Switch national en cours de modernisation permettra bientôt à toute carte bancaire de fonctionner sur n’importe quel guichet automatique du pays, un pilier essentiel de toute DPI efficace.

Le défi de la fracture numérique : l’astuce du Hors-Ligne

Malgré cet optimisme, certaines inquiétudes persistent. La faible couverture internet et la rareté des smartphones dans plusieurs collines suscitent des doutes. Mais ces obstacles ont été anticipés, assure-t-il. La technologie, martèle-t-il, ne doit jamais devenir un luxe. Ainsi, la plateforme combinera transactions en ligne et hors ligne.

Pour rendre cela possible, explique-t-il, le système s’appuiera sur la technologie USSD, déjà familière aux utilisateurs de mobile money. L’ambition est claire : permettre à chaque citoyen, même équipé d’un simple téléphone à touches et sans connexion internet, de gérer ses finances.

Un bouclier pour l’épargne rurale

Le responsable déplore par ailleurs la persistance de l’épargne « sous le matelas », vulnérable au feu, à l’humidité ou au vol. Il affirme que  la numérisation des paiements reste la meilleure garantie de protection pour les consommateurs. Il nuance toutefois : les groupements financiers de quatrième catégorie, bien qu’utiles socialement, ne sont pas intégrés à la DPI connectée et ne peuvent émettre de monnaie électronique. C’est pourquoi il encourage les commerçants à rejoindre les circuits officiels, où les virements s’effectuent en une dizaine de secondes.

2040 : vers une nation « zéro cash »

A plus long terme, il imagine un pays où la technologie devient presque invisible tant elle est fluide. Cette infrastructure, estime-t-il, constitue un passage obligé vers l’émergence économique. Et si l’étape du 5 février fut déterminante, d’autres innovations suivront encore en 2026 pour consolider l’édifice. La banque centrale appelle d’ailleurs la population à abandonner la conservation d’argent liquide à domicile. Grâce à l’interopérabilité, explique-t-il, les fonds déposés en banque ou sur mobile deviennent immédiatement utilisables partout.

Une technologie pour tous

Enfin, face à l’idée que ces réformes ne profiteraient qu’aux citadins, il se veut catégorique : cette infrastructure est un bien public. Que l’on soit à Rumonge, à Butanyerera ou à Bujumbura, envoyer de l’argent ne prendra plus des heures de déplacement risqué avec du cash. En quelques secondes, insiste-t-il, la transaction sera réalisée depuis un simple téléphone. Au fond, conclut-il, l’enjeu est clair : sortir l’argent des cachettes domestiques pour l’intégrer dans un circuit numérique sécurisé, protégé par la loi et accessible à tous.

Les zones grises juridiques de la DPI

Mais derrière la promesse d’un système de paiement modernisé, les questions juridiques commencent à se durcir. Pour Francine Kakindi, experte en droit numérique, la question centrale n’est pas seulement technique. Elle est aussi politique et juridique. Elle touche directement aux droits des citoyens.

Avec la norme ISO 20022, les paiements changent de nature. Un seul message peut désormais contenir des données sensibles : identité, motif, informations de compte. Pour l’experte, cette densité d’information ouvre une nouvelle zone de risque. Le cadre burundais existe déjà, avec une loi sur la protection des données personnelles. Une avancée, mais encore fragile dans son application. « L’existence d’un cadre légal sur la protection des données est déjà un signal positif », reconnaît-elle.

Mais la norme seule ne suffit pas. Le vrai enjeu se situe dans l’usage des données. Surveillance commerciale, exploitation administrative, ou dérives étatiques. Le risque est multiple. « Il faut garantir que ces données ne soient pas utilisées à des fins de surveillance abusive, qu’elle soit commerciale ou étatique ».

Responsabilité, interopérabilité et zones de flou

Cette tension devient plus forte avec l’architecture même de la DPI. Les transactions passent désormais par plusieurs acteurs : banques, opérateurs mobiles, et infrastructure centrale de la BRB. L’interopérabilité accélère les flux, mais elle complexifie aussi la traçabilité des responsabilités. En cas d’erreur ou de piratage, la question devient immédiate : qui répond ?
« Si une transaction échoue ou qu’un client perd son argent après une cyberattaque, qui sera juridiquement responsable ? », interroge Kankindi.

Aujourd’hui, ce point reste flou. Et pour elle, c’est un vide critique. Le futur cadre devra imposer une répartition claire des obligations entre les acteurs de la chaîne financière. Cette incertitude juridique se prolonge dans un autre angle sensible : les structures financières communautaires. La BRB les exclut du système d’émission de monnaie électronique, au nom de la sécurité du système.

Mais cette ligne de séparation interroge. Dans les zones rurales, ces groupements restent un outil essentiel d’épargne et de crédit. Leur exclusion crée une fracture qui n’est pas seulement technologique, mais aussi juridique. « Il existe un risque réel de créer une fracture juridique entre les structures connectées à la DPI et les mécanismes communautaires utilisés dans les collines », observe l’experte.

Preuve numérique et souveraineté régionale

Le débat dépasse aussi la finance. Il touche la justice. Avec la montée du paiement numérique, les preuves papier reculent. Les transactions deviennent entièrement dématérialisées. Dans ce contexte, la reconnaissance juridique des traces numériques devient centrale.
« Les tribunaux devront reconnaître les preuves numériques issues des systèmes de paiement comme des éléments fiables au même titre qu’un document papier », explique-t-elle.

Mais cette reconnaissance dépend d’une condition : la confiance technique. Sans archivage sécurisé, sans horodatage fiable, sans certification robuste, la preuve numérique reste contestable.

Enfin, la dimension régionale ajoute une dernière tension. L’intégration aux systèmes de l’EAC et du COMESA ouvre le Burundi à des flux financiers transfrontaliers rapides. Mais elle impose aussi une harmonisation juridique complexe.

La coopération est nécessaire, notamment pour la lutte contre le blanchiment. Mais elle ne doit pas effacer les marges de souveraineté nationale. « Cette harmonisation devra se faire sans affaiblir la souveraineté juridique du Burundi ni les droits des utilisateurs », conclut-elle.